Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

détails de la fiche synthèse

Réalisée: David Guilmette Mise en forme: Justin Sirois-Marcil Juillet, 2014

La construction d’espaces d’intimité chez les jeunes pères.

Référence complète de l'étude

 Quéniart, A. & Imbeault J.-S. (2003). La construction d’espaces d’intimité chez les jeunes pères. Sociologie et Sociétés, 35(2), 183-201. DOI : 10.7202/008530ar

Préblématique et cadre théorique

Selon Philippe Ariès (1973), la caractéristique centrale de la famille moderne c’est bien l’émergence du sentiment de la famille par un mouvement intimiste, un repli hors de la sphère publique, où elle se délie partiellement de ses anciennes sociabilités, déléguant une partie de son autorité à l’État, aux éducateurs et autres moralistes.

L’enfant devient le pivot de la famille, tandis que celle-ci devient « affective ».
Les aspects relationnels sont mis au premier plan, le traitement de l’affect devient un de ses principes fondateurs et également, plus tard, l’un des motifs de rupture. En effet, la fragilité des unions depuis une trentaine d’années reflète bien ce «primat de la centration sur les relations, des besoins affectifs » (De Singly, 1993, p. 86) : on ne peut tolérer une situation dans laquelle on n’est pas heureux; la famille doit être le lieu de l’accomplissement personnel de chacun, elle doit permettre à tous de réaliser—c’est à la fois un droit et un devoir—toutes les virtualités qu’ils pressentent en eux (Roussel, 1993). Comment se manifeste, chez les premiers concernés, les parents, ce constat fait par plusieurs de la place centrale de la dimension affective, relationnelle, dans la famille contemporaine ? Comment s’opère, chez les mères et chez les pères, l’adhésion aux traits de la famille émotionnelle ? Comment fonctionne ce que De Singly (1993) nomme la « fermeture relative du cercle domestique»? Bref, comment l’intime est-il vécu? C’est à ces questions que tente de répondre la recherche.

Peu de recherches sociologiques, au Québec comme ailleurs, se sont intéressées aux jeunes pères ni même, pourrait-on dire, aux pères en général. En effet, c’est surtout dans le champ de la psychologie que, depuis une trentaine d’années, on étudie le père. Après avoir montré les capacités des pères à s’occuper des enfants « aussi bien » que les mères (Lamb 1987), les chercheurs ont voulu mettre au jour les facteurs favorisant leur implication active dans la famille (Atkinson, 1987 ; Benokraitis, 1985 ;Volling et Belsky, 1991 ; Russel, 1982). Les conclusions de la plupart des études en ce domaine sont à l’effet que plusieurs facteurs, à la fois personnels, familiaux et sociaux, se combinent pour expliquer l’implication des pères dans les soins aux enfants (Turcotte 1994) ; les représentations qu’ont les pères des rapports entre les sexes, de la famille et du rôle paternel

(Crouter et al., 1987) ; leur sentiment de compétence ou d’incompétence parentale (McBride, 1989) ; leur rapport à leur propre père (Barnett et Baruch, 1987) ; l’âge et le sexe de leur(s) enfant(s) ; la qualité de la relation conjugale (Perry-Jenkins et Crouter, 1990) ; le statut d’emploi de la conjointe (Benokraitis, 1985) ; leur rapport au travail ; etc. Certaines recherches, portant plus spécifiquement sur la paternité en milieu défavorisé, font ressortir à cet égard la place importante de la perception de soi et de son rôle dans la construction du rôle paternel (Lévesque et al., 1997 ; Ménard, 1999).

S’appuyant sur une relecture de l’histoire des rapports entre les sphères privées et publiques, certains chercheurs analysent la paternité comme un construit culturel, variant au cours de l’histoire et selon les groupes sociaux. Ainsi, entre les xviiie et xxe siècles, la paternité a pris différents visages. Le premier est celui du « père colonial américain » (Rotondo, 1985) ou du « patriarche rural » européen (Castelain-Meunier, 2002), très présent au quotidien, dont le rôle en est un de guide et de formateur, notamment de ses fils. Le second visage, qui a émergé avec la révolution industrielle, est celui du père chef de famille, peu présent au foyer mais responsable matériellement des siens de par son travail. Le troisième visage va apparaître à partir des années 1960, et se caractérise par sa complexité : le père doit être tout à la fois présent à la maison, impliqué auprès de l’enfant, capable de dire ses émotions et épanoui dans son travail tout en étant responsable économiquement de sa famille3. D’autres chercheurs s’intéressent plutôt aux représentations du rôle paternel, telles qu’elles émergent du discours des pères eux-mêmes. Ils font alors ressortir qu’il n’y a pas aujourd’hui une façon d’être père, mais bien de multiples, variant selon les cultures et les milieux sociaux (Lamb, 1987; Iishii-Kuntz, 1994; Fournier et Quéniart, 1994 ; Dycke et Saucier, 1999 ; Quéniart, 2000 ; Quéniart, 2002a). Ainsi, certains pères se définissent comme des pourvoyeurs, dont la responsabilité est d’ordre économique avant tout et à l’égard de la famille tout entière ; d’autres, qualifiés de «nouveaux pères », se voient plutôt comme des pères « à tout faire », décrivant un rôle paternel complexe, comportant des dimensions à la fois relationnelles, éducatives et de responsabilité matérielle ; d’autres encore semblent être en quête d’une identité paternelle véritable et s’avouent déchirés entre leurs rôles de père et de pourvoyeur, comme s’il y avait une impossibilité à assumer les deux fonctions4. Une fois décrites les diverses représentations de la paternité, certains chercheurs ont tenté d’en saisir les variations selon les milieux sociaux. Ainsi, si chacune des représentations peut être revendiquée par des pères provenant de divers milieux sociaux et de tous les âges, en revanche, les enquêtes montrent que le modèle du pourvoyeur est plutôt le fait des plus âgés, des moins scolarisés et dont les emplois laissent peu de possibilité  d’initiative; le modèle du nouveau père se retrouve plus souvent chez des pères très scolarisés, vivant avec des conjointes qui ont toujours été sur le marché du travail et chez les plus jeunes ; enfin, le modèle du père écartelé entre la paternité et le travail serait le fait aussi bien des pères très scolarisés, dans des emplois très valorisés et dont les conjointes ne sont pas obligées, sur un plan financier, de travailler, que des pères qui à l’inverse ont de la difficulté à intégrer le marché du travail ou à le réintégrer, après une période de chômage par exemple (Erickson et Gecas, 1991 ; Lévesque et al., 1997).

Pour revenir aux jeunes pères, peu d’études ont cherché à analyser leurs perceptions et pratiques. Pourtant, selon nous, la paternité à un jeune âge est une expérience intéressante à étudier dans la mesure où elle risque de bouleverser les seuils d’entrée dans l’âge adulte et d’obliger les jeunes hommes à situer leur projet de paternité par rapport aux autres projets de vie propres à cette période, qu’il s’agisse de la poursuite des études ou de l’insertion sur le marché du travail.

Méthodologie de l'étude

Description de la ou des méthodes utilisées

Sur le plan méthodologique, l’étude a opté pour l’approche qualitative de la théorisation ancrée (Glaser et Strauss, 1967). Des entrevues en profondeur ont été menées auprès d’un échantillon de jeunes pères.

Les entrevues, d’une durée moyenne de 90 minutes, portaient sur les thèmes principaux suivants : le contexte de la venue de l’enfant, le rapport des jeunes pères à leur enfant et à la famille (représentations, pratiques quotidiennes), la place et le sens de la paternité en regard de leur vie personnelle et de leur vie de couple, de leur vie professionnelle, de leur vie sociale. Toutes les entrevues ont été enregistrées puis retranscrites intégralement et soumises à une analyse qualitative de contenu comportant deux niveaux. Le premier, celui de l’analyse verticale (contenu d’une entrevue) a comporté trois étapes. Ont été repérés et codés tous les thèmes et sous-thèmes prévus dans le guide ou qui ont émergé lors des entrevues (contexte de la grossesse, réactions de l’entourage, description d’une journée-type, etc.). Ensuite, ont été effectué des regroupements en catégories, notamment celles liées à l’intimité («l’impératif d’autonomie», «le travestissement de la discipline par le jeu», «l’enfant comme prolongement d’ego», etc.). Enfin, des hypothèses ont été élaborées visant à interpréter le discours des jeunes pères (celle de l’incorporation de la sphère publique dans le quotidien des jeunes pères, par exemple).

Le second niveau d’analyse, celui de la comparaison des entrevues, visait à comparer les contenus des discours des jeunes pères selon les variables indépendantes pertinentes (situation conjugale, occupation, etc.), à vérifier les hypothèses de travail, notamment par la recherche de cas négatifs et à raffiner les catégories créées.

Échantillon(s) et période(s) de collecte des données 32 jeunes pères, âgés de 19 à 26 ans au moment de l’entrevue, et qui ont eu leur premier enfant entre 17 et 24 ans, la moyenne étant de 21,4 ans

Principaux résultats

Chez la plupart des jeunes pères interrogés, on note, dès l’annonce de la grossesse, une revendication très forte à l’autonomie paternelle et parentale et, corrélativement, une fermeture du nouveau « foyer », symbole même de l’intimité, à toute intrusion extérieure. Paradoxalement pourtant, les familles d’origine constituent le principal faisceau de soutien pour l’entrée en  parentalité, et ce, sous des formes diverses : prêts ou dons monétaires, collecte de matériel pour l’arrivée du bébé, assistance soutenue pour le gardiennage. Au-delà d’une assistance matérielle ou «curative», la famille d’origine représente aussi un pôle déterminant de confirmation sociale. Généralement, à l’annonce de la grossesse, le cercle de parenté vient en effet concéder aux jeunes hommes le potentiel requis pour remplir les fonctions parentales, tout en garantissant soutien et présence devant cette nouvelle expérience. Il parvient ainsi à insuffler chez le futur père la confiance nécessaire pour arborer ce nouveau rôle et les responsabilités qui lui sont afférentes. Bien que pour la majorité des répondants la décohabitation ait déjà été signée avant la venue du premier enfant (25 des 32 pères rencontrés), l’institution d’une parfaite indépendance à l’égard de la famille d’origine n’apparaît pas comme étant entièrement  réalisée. Pour la plupart de ces jeunes pères, vient un temps cependant où doit être établie une frontière entre leur nouvelle entité familiale et leur famille d’origine. L’intimité devient alors un enjeu central de négociation entre ces deux pôles. Plus simplement, c’est l’autonomie de son propre système familial qui est revendiquée. Cette étape peut également représenter le moment d’affirmer par rapport à son premier cercle de socialisation son passage définitif dans la « cour des adultes ». Dans tous les cas, la recherche d’autonomie, et ce, malgré la persistance d’un lien solide de dépendance, est apparue comme une revendication importante. Pour certains pères, un compromis avec la famille d’origine a pu aisément être mis en place et l’aide  occasionnelle ou les conseils furent même appréciés. Pour d’autres, la recherche d’autonomie devint synonyme de vives tensions. Qu’importe la forme prise par le support qu’octroie le cercle de parenté, elle n’autorise aucunement une immixtion à l’intérieur de l’horizon décisionnel de ces jeunes pères. On est généralement jaloux de la gestion de la sphère intime. L’aide accordée par leurs parents, si grande soit-elle, ne doit pas permettre non plus une trop grande participation dans l’éducation de leur enfant. L’attitude de la famille d’origine lorsqu’elle est trop intrusive, est sentie comme de l’ingérence et devient totalement illégitime ; le fossé peut alors se creuser davantage, rendant l’accès à l’enfant encore plus protégé. Les notions de liberté et de choix nous sont apparues comme centrales pour la plupart des répondants. Certains préféreront même limiter l’assistance en provenance du réseau familial afin de préserver leurs pouvoirs au sein du système familial balbutiant. La mise en place de l’autonomie passe donc parfois par l’indépendance matérielle.

Malgré le fait que les répondants se soient présentés et définis comme étant des «jeunes», leur mode de vie s’est passablement détourné des anciennes façons d’être et de vivre qui leur sont propres. Les priorités viennent désormais s’ancrer autour de l’enfant, puis autour de la conjugalité et de la vie professionnelle (ou encore vers la poursuite des études). L’importance que prenait le cercle de sociabilité se trouve dès lors altérée. De façon quasi unanime, le rapport aux amis représente la transformation majeure parmi celles qu’ils ont rencontrées depuis la naissance de leur enfant. Pour certains, l’amitié aura connu un effacement complet de l’horizon existentiel (sinon pour demeurer un élément passé de leur biographie). Elle constitue dès à présent le pôle irréconciliable de la paternité et, corrélativement, son principal regret. L’amitié peut parfois être reconduite autrement dans la mesure où elle accepte de s’harmoniser avec l’univers de l’intime, une condition qui ne trouve pas toujours la résonance espérée.

L’étude a pu noter que l’entrée en paternité travaillait et, par le fait même, transformait la perspective existentielle. L’enfant et le couple deviennent le point focal de la vie des jeunes pères, rendant de plus en plus malaisés les rapports entretenus avec les autres. Pour plusieurs, l’idée de perpétuer la vie de jeunesse par-delà leur paternité engendre un profond sentiment de culpabilité : elle est considérée comme une démonstration d’égoïsme à l’égard de l’enfant. Selon les analyses effectuées, c’est parfois en termes d’« appel » que nous avons décrit le rapport que ces hommes entretenaient avec leur enfant : l’aspiration paternelle, mobilisant l’essentiel de leur être, remettait en question la simple idée de s’accorder du temps pour soi. La paternité amène donc une prise de conscience de soi comme étant un autrui significatif pour quelqu’un de fragile, l’émergence, pourrait-on dire, d’une conscience de l’altérité. C’est ce qu’exprime bien un père quand il dit : « J’ai réalisé que tout d’un coup, tu comptes officiellement pour quelqu’un, ou plutôt, non, pas que tu comptes pour quelqu’un, mais qu’il y a quelqu’un qui dépend de toi ».

Ce qui est frappant tout d’abord, chez tous les répondants, c’est la forte prégnance de la dimension affective dans la définition de ce qu’est être père, et ce, dès le début de la grossesse, à son fondement même. Par la suite, ce qui est mis de l’avant comme étant essentiel à la définition de l’être père par tous les répondants, c’est l’importance, voire la nécessité, et même chez certains, le besoin pour eux d’être «présents », c’est-à-dire, en premier lieu, d’être « là pour l’enfant », au quotidien. Le jeu est apparu comme l’un des artifices majeurs par lequel est médiatisée la relation père-enfant, ce qui tend à confirmer les observations de De Singly (1993) entrevoyant dans le « père-cheval», un père qui se met au niveau de l’enfant pour jouer avec lui, le nouveau modèle de la paternité contemporaine.

Pour ces pères, il s’agit non seulement de ressentir cet amour, qui est un peu le coeur de la relation, mais aussi de le démontrer en étant présents et en jouant avec l’enfant. Cette façon de faire les laisse espérer qu’elle constitue la garantie d’un rapprochement père-enfant. De plus, comme en amour, le climat émotionnel propre à la famille contemporaine exige non seulement de dire à l’être aimé (l’enfant dans ce cas-ci) les sentiments éprouvés, mais requiert en plus que ceux-ci soient actés. Autre indice de la présence d’un climat émotionnel : l’abaissement de l’autorité. Même si les pères apparaissent comme ceux qui, à l’intérieur du couple parental, semblent appliquer davantage l’autorité, ce serait cependant, selon l’aveu général, par dépit. Quelle qu’en soit la cause, l’attitude autoritaire ne concorde aucunement avec leur idéal paternel. Au demeurant, la discipline pure et dure n’apparaît pas non plus être constitutive de leur pratique paternelle. Certains en effet ont exprimé le souhait de se départir de façons de faire qu’ils diront avoir acquises dans leur premier cercle de socialisation, soit leur famille d’origine.  La distanciation à l’égard d’un rapport inégalitaire face à leur enfant est également motivée par le droit à l’autonomie, au choix et à la liberté qu’ils concèdent pour la plupart à ce dernier. Plus simplement, peut-être les diverses facettes de l’être père (présent, informateur, cajoleur) ont-elles pour fonction d’instituer et de préserver à l’intérieur du système familial un climat  typiquement contemporain, soit la famille émotionnelle. Si telle est leur fonction, elle n’est pas l’unique. Ces qualités à développer chez l’enfant (confiance, autonomie, capacité de choisir) ou encore pour soi (initiateur, confident, référent, supporteur, informateur) concordent parfaitement avec le monde contemporain où l’auto-référence devient de plus en plus la «norme», où l’individualisation des trajectoires à la fois personnelles, familiales et professionnelles paraît dès lors être un allant-de-soi culturel : l’une des charges incombant désormais à la famille paraît être de constituer un individu assez solide, qui puisse affronter de lui-même ce monde en complexification toujours croissante.

Besoins identifiés

L’étude ne spécifie pas de besoins particuliers pour les jeunes pères. Elle rapporte cependant leur quête d’autonomie.

Population cible

Jeunes pères, âgés de 19 à 26 ans et qui ont eu leur premier enfant entre 17 et 24 ans.

Objectifs et hypothèses

Objectif général

Saisir comment l’identité paternelle se construit et comment l’« être-père » s’articule aux autres dimensions de la vie des jeunes, tels le travail, les amitiés, les études. Autrement dit, analyser la place et le sens que prend la paternité dans le continuum de la vie des jeunes, entre autres dans la transition vers l’âge adulte.

Mots-clés

Aucun mot clée n'a été associé à cette fiche

Version PDF

Télécharger