Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

détails de la fiche synthèse

Réalisée: David Guilmette Mise en forme: Justin Sirois-Marcil Juillet, 2014

Point de vue masculin sur la pornographie : des fantasmes à la réalité.

Référence complète de l'étude

Lajeunesse, S. L., & Deslauriers, J.-M. (2011, décembre). Point de vue masculin sur la pornographie : des fantasmes à la réalité. Sexologie Actuelle, XX (1), 4-13. DOI: 10.1016/j.sexol.2012.08.019

Préblématique et cadre théorique

La pornographie ; un phénomène difficile à définir

Il est ardu de définir la pornographie, non seulement à cause de la controverse qui a souvent entouré ce phénomène, mais aussi à cause de sa complexité. Plusieurs auteurs ont écrit sur la pornographie, mais peu ont réussi à la définir. Les ouvrages comme les dictionnaires reflètent le sens commun de la culture et retiennent surtout l’aspect d’obscénité. La plupart de ceux qui ont tenté une définition ont dû se résoudre à dire que c’est une chose presque impossible puisque la pornographie est ancrée dans le contexte socio historique à cause de son lien avec l’obscénité qui suit les aléas des époques et des cultures (Greene et Leslie, 2000 ; Lavigne et Julie, 2009 ; Winick et Charles, 2000). Dans le passé, la pornographie faisait référence à une offense contre la morale et la décence. On la considérait comme obscène (Greene et Leslie, 2000). Aujourd’hui, on retrouverait quatre idéologies coexistantes sur la pornographie au sein de la société occidentale : le conservatisme religieux, l’idéologie néolibérale, le féminisme anticensure et le féminisme anti-pornographie (Suarez et Alicia, 2008, traduction libre). Afin de dégager une définition de la pornographie qui soit libre de tendances idéologiques et politiques, les auteurs situent celle-ci en tant que fait social au même titre que  n’importe quel autre phénomène social selon le raisonnement de Durkheim (1963). Enfin, en s’inspirant des auteurs ci-haut mentionnés et de leur propre réflexion, les auteurs proposent une définition pour cette présente recherche. Les auteurs avancent que la pornographie est un fait social se définissant en une production d’images devant être vues,  mais répondant aux critères suivants :

• présentant la nudité partielle ou complète d’un corps humain ou même sans nudité, ou d’un matériel sonore (Greene et Leslie, 2000 ; Ogien, 2003) ;

• commercialisée (gratuite ou payée) ;

• dont la consommation, à l’intérieur d’une société à un temps précis, est réputée générer une excitation sexuelle et éventuellement s’accompagner de pratiques conduisant à la jouissance : (sont exclues la conceptualisation artistique du nu consommé pour sa beauté, des photos de bébés prenant leur bain ou de toutes autres manifestations graphiques de nudité jugée sexuellement insignifiante tel que les pages de sous-vêtement ou de maillot de bain de catalogues) ;

• blessant une délicatesse (ce qui est considéré comme obscène dans l’univers de sens commun) dans la conception de la sexualité de la personne (Greene et Leslie, 2000 ; Larousse, 2006).

Cette définition de la pornographie ne situe pas le caractère pornographique dans le matériel, mais dans les perceptions et les croyances (représentations) qui y sont attachées au sein d’une société ou de ses sous-groupes. La valeur pornographique d’un matériel tient à un double jugement social qui attribue à l’objet et un pouvoir réel d’érotisation sur l’observateur, et un caractère plus ou moins obscène en regard des sentiments et croyances de la moyenne des gens et non de la morale individuelle ou de groupes particuliers. Sans reconnaissance d’obscénité, point de pornographie.

L’ampleur du phénomène de la consommation de la pornographie

Des peintures rupestres des grottes de Lascaux ou de la Madelaine à aujourd’hui, en passant par les récits érotiques de diverses époques, les photographies au xxe siècle et l’arrivée de la vidéo et du DVD et enfin de l’Internet depuis les deux dernières décennies, les représentations explicites d’activités sexuelles ont suivi les avancés de la technologie et les variations dans les moeurs. Les technologies du xxe siècle ont simplement favorisé une plus grande diffusion de ces représentations et contribué à modifier la pornographie elle-même en plus de la rendre de plus en plus facile à obtenir (Buzzell, 2005 ; Muchembled, 2005 ; Petersen, 1997 ;Taylor, 1998). Comment calculer le nombre d’utilisateurs de pornographie dans les sites Internet ou avec les revues ou les DVD ? Si on ne tient compte que du nombre d’entrées sur un siteWeb, on peut se retrouver à recompter plusieurs fois les mêmes personnes puisque rien n’empêche un même client d’aller plusieurs fois voir le même film sur un même site. De même, si un film est téléchargé ou un magazine ou un DVD est vendu ou loué, il peut être visionné par plusieurs personnes sans qu’il ne soit possible de dire combien de personnes l’ont vu. Sans compter les piratages. Il n’est donc possible que de faire des estimations sur le nombre de consommateurs de pornographie dans le monde. Les consommateurs sont, selon Burn (2001), Hald (2006) ou Wallmyr et Welin (2006), très majoritairement de jeunes hommes. De plus, on y apprend que les plus jeunes sont aussi les plus grands consommateurs. Les moyens les moins coûteux et les plus accessibles seront privilégiés par les plus pauvres. Les jeunes hommes fréquentent donc des sites qui offrent des contenus pornographiques souvent ou à assez souvent dans une proportion de 62 % selon Lam et Chan (2007). Enfin, plus les jeunes hommes vont voir des sites pornographiques, plus ils sont permissifs sexuellement, c’est-à-dire qu’ils sont moins portés à exiger la fidélité dans le couple, acceptent davantage les moeurs sexuelles qui leur sont étrangères. Les hommes qui regardent la pornographie ne composent pas un bassin uniforme ou monolithique et les raisons de leur usage et leur usage lui-même varierait en fonction des caractéristiques de leur profil.

Les recherches actuelles portant sur les effets de la pornographie sur la carrière sexuelle des jeunes hommes

Les recherches sur les effets de la pornographie ont rarement été faites avec une prémisse neutre. Les auteurs ont observé qu’il existe deux tendances dans les recherches à propos des effets de la pornographie. Une première montre une grande toxicité souvent présentée comme irréverservible. Les recherches montrant la toxicité sont plus nombreuses (Coderre et Poulin 1986 ; Dworkin, 2007a ; Jensen, 1995, 2007 ; Jansma et al., 1997 ; Linz et al., 1988 ; Malamuth et McIlwrait 1988 ; Padgett et al., 1989). Une seconde tendance a au contraire un parti pris favorable minimisant les effets toxiques comme celles de Allan (2006), D’Amato (1990, 2007), Hald, (2005), Haper, (1997), Minor (2009), Taylor (2006), Padgett et al. (1989),Wallmyr etWelin (2006). Les études suivent en général deux méthodologies ; une première analyse les effets de la consommation de la pornographie sur ses consommateurs en mesurant, notamment par des tests psychologiques, les attitudes et les changements présents chez des hommes exposés à du matériel pornographique. Une seconde tendance analyse le phénomène de la pornographie de manière statistique. Haper

(1997), qui arrive à des conclusions très nuancées, serait la seule recherche qualitative présentant le point de vue des hommes à propos de la pornographie. Il conclut que les hommes sont très influencés par la culture dans la perception d’eux-mêmes et semblent trouver honteux leur usage de la pornographie.

Les scripts sexuels comme balises

Les auteurs utilisent le concept des scripts sexuels (Bozon, 1999, 2001 ; Bozon et Giami, 1999 ; Gagnon, 2008 ; Gagnon et Simons, 1999, 2005, 2008) pour analyser les données recueillies pour cette recherche. Dans cette approche, les individus ne sont pas poussés par leurs instincts, mais ils ne font que répéter ce qu’ils savent. L’excitation sexuelle se crée par le moyen de processus appris. Les scripts sexuels sont de trois ordres. Le premier est celui

des scripts intrapsychiques (fantasmes), le deuxième des scripts interpersonnels et le troisième des scripts culturels. Les fantasmes résulteraient de l’addition de moult expériences qui vont se coder depuis la naissance au travers de la construction du genre. Les scripts interpersonnels s’opérationnalisent dans les interactions sociales. Les scripts culturels sont considérés comme une sorte de réglementation de la vie collective. C’est le cadre social qui fournit aux acteurs le sens rationnel, les explications et les clés symboliques des actions.

Méthodologie de l'étude

Description de la ou des méthodes utilisées

Méthodologie qualitative. Des entrevues d’environ 90 minutes ont été conduis avec les participants […]. L’analyse des entrevues s’appuie sur la méthode de la construction empirique de la théorie (ci-après désignée « CEDLT ») et de l’induction analytique. Cette double méthode s’inspire des principes théoriques et méthodologiques développés par Glaser et Strauss (1967), ainsi que par Glaser (1978), par Strauss (1987), Strauss et Corbin (1990).

Échantillon(s) et période(s) de collecte des données

Portrait des répondants : Il s’agit de 20 jeunes hommes francophones de 22 ans en moyenne, étudiants de niveau universitaire. Quatorze d’entre eux vivaient en union libre au moment de l’entrevue, et six étaient célibataires. Ils connaissent en moyenne une partenaire par mois et ont 10,5 relations sexuelles par mois. Leur première relation sexuelle eut lieu à 15,8 ans en moyenne et leur premier contact avec la pornographie se produisit à 12 ans en moyenne. Ils ont eu pour la plupart entre cinq et dix partenaires sexuelles dans leur vie. Internet demeure de loin le principal moyen d’accès au matériel pornographique. En effet, plusieurs répondants ne connaissaient pas l’existence des cassettes vidéo. Aucun ne déboursait d’argent pour voir le matériel en question, si ce n’est le montant exigé pour la connexion Internet, qui constitue en soi une somme indirecte pour avoir accès audit matériel. Tous disposent d’un espace privé pour regarder la pornographie en toute intimité, car aucun ne partage sa chambre avec un membre de la famille pour ceux encore dans le berceau familial.

Principaux résultats

Des recherches sur la pornographie ont tenté de mesurer le nombre d’utilisateurs et d’autres d’en tracer le profil. La plupart ont utilisé différentes techniques de sondage ou de statistique telles que celles de Buzzell (2005), D’Amato (1990), Kimmel (1989), Peter et Valkenburg (2006) ou Wallmyr et Welin (2006) ou Kutchinsky (1991). Toutefois, cette tâche de mesure et d’identification est incommensurable et les résultats douteux. Des facteurs tels que le vieillissement de la population (D’Amato, 2007) sont oubliés. Toutes ces recherches ne permettent pas de tracer un portrait clair de la situation. De plus, les chiffres d’affaires des producteurs ou encore les résultats de leurs études de mise en marché sont inaccessibles. Enfin, les études longitudinales sont rarement valides, si elles sont possibles, car le fait social que nous nommons pornographie semble varier avec la culture et les époques (Kutchinsky, 1991). Un petit nombre d’études tentent d’analyser le matériel pornographique lui-même en le visualisant. Malheureusement, elles ne précisent pas comment le matériel a été choisi et pourquoi. La majorité des études tentent surtout de mesurer les effets de la pornographie sur les utilisateurs. Elles utilisent une méthodologie comportementale avec stimulus sur des hommes hétérosexuels de niveau universitaire. Ces recherches font comme si, au moment de passer le premier test d’attitude, les hommes n’avaient jamais vu de pornographie. Dernier problème, ces recherches ne tiennent pas compte des scripts intrapsychiques préexistants chez les participants. Ce qui veut dire que l’on pourrait présenter, en guise de stimulus aux participants, un matériel qui n’aurait aucune signification pour eux. Ces recherches souffrent d’une seconde mise à l’écart des scripts sexuels.

Les répondants de cette recherche sont des universitaires comme ceux de toutes les recherches consultées. Seul le milieu universitaire était ouvert à ce sujet de recherche et il est possible de présumer que les autres chercheurs ont rencontré les mêmes difficultés de recrutement. Il est possible de penser, comme le précisent Gagnon et Simon (2004), que plus le niveau d’instruction est élevé, plus il est aisé pour les gens de parler de leur sexualité. Les auteurs pensent que la limite identifiée par Burns (2001) s’applique également : seuls participent à ces recherches ceux qui sont intéressés par la pornographie. Cela signifie que les hommes qui ne retrouvent pas leurs scripts dans les modèles pornographiques ou qui n’ont pas scripté la pornographie comme érotique n’en consomment pas. Ces hommes ne viennent donc pas répondre aux enquêtes. On remarque une inclination dans plusieurs recherches à positionner les hommes soit dans un rôle plutôt passif, dont les fantasmes misogynes seraient forgés par l’industrie pornographique, soit dans un rôle de dominateur (Dworkin, 1974, 2007a, 2007b ; Linz et al., 1988 ; Paul, 2005 ; Mackinnon, 1993 ; Lederer, 1983 ; Wittig, 2001 ; Zillman et Bryant, 1988, Dworkin, 1996).

La pornographie occupe une place qui n’est pas négligeable dans la carrière sexuelle de beaucoup hommes puisqu’un grand nombre se masturbe assez régulièrement avec la pornographie. Plusieurs y voient là une situation alarmante. Toutefois, une façon de repositionner cet objet de recherche était de comprendre l’influence de la pornographie sur la carrière sexuelle des jeunes hommes et tout particulièrement d’appréhender leurs perceptions en utilisant la construction empirique de la théorie, et ce, simplement en leur donnant la parole. Cette recherche est presque unique sur ce plan. Toutefois, en écoutant des jeunes hommes se confier, on découvre que la pornographie peut avoir une certaine influence sur eux comme de servir de source d’information sexuelle (même si elle se révèle utile à des niveaux différents), nourrir certains fantasmes passagers. Les jeunes hommes veulent voir et savoir comme le mentionnent également Wallmyr et Welin (2006) ou Lam et Chan (2007). Ni livre ni parent ou éducateurs de tout acabit ne semblent pouvoir combler leur besoin de savoir et de voir. La pornographie montrerait de manière explicite une réalité que les jeunes hommes ont besoin de voir et d’explorer. Faudrait-il penser introduire la pornographie dans l’éducation sexuelle des jeunes ? Allen (2006) y a pensé à la suite de demandes répétées par les élèves d’école secondaire en Nouvelle- Zélande. En analysant l’argumentation des jeunes et leurs demandes, elle conclut que l’éducation sexuelle à l’école est trop mécanique et éloignée de l’érotisme et rejoint mal les jeunes qui ont besoin de voir les « vraies choses ». Lors de leur premier contact avec la pornographie, les auteurs constatent que le présent échantillon se divise en deux groupes relativement égaux. Un premier groupe est constitué de jeunes hommes ayant peu intégrés et transformés en scripts intrapsychiques les scripts culturels qui leurs sont accessibles et un second qui, au contraire des premiers, a déjà une bonne construction et organisation de scripts intrapsychiques puisés parmi les scripts culturels. Pour ceux qui ne sont que peu scriptés, ils ne comprennent pas le sens érotique usuellement donné à la pornographie. Le scriptage ou l’association d’images dites pornographiques à l’excitation sexuelle unie à la masturbation ne va pas de soit. La pornographie constituait plutôt pour eux un objet d’éducation, de curiosité ou d’amusement, dans un premier temps du moins. Il y a donc un apprentissage à faire. Cependant, ils savent tout de même de quoi il en retourne. Tout un chacun, dans notre culture, sait que la sexualité, la nudité ou sa représentation ont un caractère interdit, voire honteux (Bozon, 1999, 2001 ; Bozon et Giami, 1999 ; Gagnon et Simon, 2004). Il leur faut d’abord scripter érotiquement les images, mais aussi, tout le processus conduisant à une forme de jouissance. Le résultat de ce scriptage est incertain. Il y a sans doute un certain nombre d’hommes pour qui ce scriptage ne fonctionnera jamais ou très peu. Il est, en effet, possible de se masturber et d’en tirer une grande jouissance sans pour autant scripter cet acte comme érotique. Il constitue alors un simple phénomène autonome procurant du plaisir ou un apaisement physiologique (Gagnon et Simon, 2004). Les auteurs pensent que les complices facilitent et favorisent un scriptage hâtif de l’acte masturbatoire et l’usage de pornographie en un acte érotique unifié. Les complices seront surtout à l’oeuvre dans la découverte de la pornographie, mais ils garderont un certain rôle de fournisseur, quoique plus effacé, avec les années.

La pornographie est résolument une affaire d’hommes, car parmi les complices, il n’y aucune femme. Également, leur fantasmatique masculin n’est cependant pas aussi poreux ou malléable que l’on pourrait le croire puisqu’ils sont aussi des acteurs du phénomène pornographique en ayant leurs propres goûts et leurs propres attentes qui les amènent à choisir ce qu’ils regardent ou rejètent. Autrement dit, à intégrer ou rejeter les images, les rapports entre les personnes mises en scène ou les pratiques qui ne sont pas dans leurs scripts. En effet, la pornographie peut influencer des goûts et des pratiques, mais les répondants cherchent aussi à y combler des scripts intrapsychiques particuliers. Il y a dans l’usage de la pornographie une sorte de rencontre entre les scripts culturels et intrapsychiques. Pouvons-nous conclure qu’il s’agit là de scripts interpersonnels comme dans une rencontre avec une autre personne ? Ce n’est pas certain, mais nous n’en sommes pas éloignés. Elle pourrait pallier, d’une certaine manière, un manque de partenaire tant pour ceux qui sont célibataires que pour ceux dont la partenaire est temporairement inaccessible ou qui éprouve des besoins sexuels moindres ou différents de ceux attendus. Celle-ci est souvent vue, accompagnée de masturbation, comme un remplacement d’une partenaire ou un manque affectif dans leur vie. Cela pourrait être là l’explication d’un paradoxe apparent : évacuer le trop-plein physiologique pour parfois compasser pour l’absence d’une vie amoureuse. Il y a manque et surplus, tout à fois que les hommes résument en affirmant : « J’ai besoin de me vider les couilles ». Lagrange et al. (1997) avancent également que la masturbation sert aux hommes de remplacement à la relation sexuelle. Plus les jeunes hommes ont de relations sexuelles, moins ils se masturbent. Nous pouvons penser, en effet, que la masturbation comble aussi en partie une forme de vide sexuel sinon affectif. Pour les hommes qui ont une partenaire régulière, ils ne regarderaient pas nécessairement la pornographie parce qu’ils sont insatisfaits dans leur couple comme le prétendent Deloy (2006) ou Zillman et Bryant (1988). Ils le feraient simplement pour préserver un espace intime et une sexualité active avec eux-mêmes. La pornographie nourrit ou fait vivre des fantaisies « irréalisables » ou ferait voir des fantasmes qu’usuellement il n’est pas possible de voir comme des seins hors de l’ordinaire, des fesses inimaginables, des filles de différents styles ou des « lesbiennes ». Les jeunes hommes semblent avoir besoin de changer de « trip » à l’occasion. La pornographie permettrait de satisfaire des élans périodiques sans que les jeunes hommes n’aient à changer leur vie, du tout au tout, juste pour quelques fantasmes passagers. Les hommes vivraient avec la pornographie une sorte de « monosexualité » qui ne les empêche en aucune façon de vivre des relations affectives avec des femmes ou avec une en particulier. Il s’agirait d’une sorte de monde secret qui leur appartient en propre. Une sorte de carnaval personnel, de courte durée : « Quand je regarde la porno, je suis intime avec moi même alors qu’avec une fille, je suis intime avec elle ». Cela permet de comprendre pourquoi les jeunes hommes qui disposent d’une partenaire assidue continuent de regarder la pornographie. Pourtant, ceux-ci ressentent une certaine honte ou gêne quand leur copine découvre qu’ils utilisent de la pornographie. Cette honte provient en partie de la honte de la masturbation, mais aussi du dévoilement de leur univers secret et carnavalesque. Ils n’ont pas d’explication à donner. Comment expliquer que vous avez tel ou tel fantasme que vous permet de voir la pornographie dans une culture qui voit celle-ci comme dommageable ? Une part du scriptage relève du jeune homme lui-même et il peut rejeter le sens érotique donné aux images malgré la pression des complices ou de la culture ambiante. Ainsi certains répondants s’attendaient à trouver très excitantes les images de « lesbiennes » (femmes ayant des relations sexuelles entre elles) et, à leur grande surprise, furent très déçus de n’y trouver que très peu de signification érotique. Dans tous les cas, qu’ils soient scriptés ou peu, les jeunes hommes font un choix qui n’est pas neutre. Ces choix sont dictés par les scripts culturels (Bozon, 1999, 2001 ; Bozon et Giami, 1999 ; Gagnon et Simon, 2004).

Les auteurs ont également compris que les jeunes hommes ne regardent pas un film pornographique ou même une scène de film du début à la fin comme un film ordinaire que l’on voit au cinéma ou à la télévision. Seules les parties correspondant le plus à leurs scripts, autrement dit, à leurs goûts et fantasmes, seront regardées et serviront à la masturbation. Ils choisissent donc les parties de films ou les scènes particulières qui les excitent le plus et rejettent ce qui est hors script pour eux. Il s’agit vraiment de choisir pour « prendre du plaisir » et ce choix peut devenir ardu, mais le résultat de la recherche semble en valoir la peine. Dans leurs témoignages, les répondants mentionnent directement la pornographie en sous-entendant la masturbation. Masturbation et pornographie sont-elles indubitablement soudées et ne forment-elles plus qu’une seule et même chose à cette étape de leur vie ? On peut relire certains témoignages et remplacer le mot « porno » par le mot «masturbation » et les récits gardent la même signification ! Les répondants pourraient dire « La [masturbation] remplace les relations que je n’ai pas avec ma copine ». Pourtant, c’est le mot pornographie qu’ils utilisent directement. Est-ce par honte du mot «masturbation » ou ont-ils vraiment fondu pornographie et masturbation dans un tout inextricable ? Les auteurs pensent qu’il s’agit surtout d’un amalgame plus que d’une pudeur. En effet, les répondants ont souvent —– et sans gêne —– au cours des entrevues, mentionné le mot «masturbation ». On peut donc présumer un phénomène que nous pourrions nommer de « scriptage total ».  Masturbation et pornographie signifieraient après un certain temps la même chose. La pornographie et la masturbation ne vont plus l’un sans l’autre. On peut mieux comprendre cet amalgame quand Benoît raconte que quand : « il te vient une excitation. . . Tu t’en vas sur les films pornos. (2 : 64) » C’est devenu une sorte d’automatisme. Nous savons maintenant que les jeunes hommes restent relativement distants, voire critiques, devant la pornographie. Les auteurs constatent qu’ils sont aussi critiques que l’étaient les répondants de Taylor (2006). Cette distance s’entend aujourd’hui, mais il est loin d’être certains qu’ils avaient cette distance critique à 11, 12 ou 14 ans. Ils ont eu des années pour réfléchir et mettre les choses en perspective. Certains se sont documentés sur l’industrie d’autres prennent en compte les avertissements du père, de la mère ou des cousins. . . D’autres encore constatent le clivage entre le film et le réel. Les répondants de cette recherche ne ressemblent pas à l’image usuellement véhiculée des jeunes hommes de 11 ou 12 ans, véritables pages blanches, en proie aux images et scénarios proposés par l’industrie de la pornographie. Ils reconnaissent à quel point la pornographie valorise un modèle de masculinité performatif. Les jeunes hommes constatent que la pornographie n’est pas la réalité. Au début, elle leur a parfois donné l’impression de savoir des choses, mais le contact avec la vie leur montre un clivage important. « Avec la pornographie, on a l’impression que l’on sait quelque chose, mais, en fait, on ne sait rien. On a vu bien des trucs et des techniques, mais la vie, ce n’est pas la pornographie ».

Besoins identifiés

Les auteurs concluent que les effets de la pornographie sur la carrière sexuelle des hommes sont diachroniques. En ce sens que, ce qui est déterminant pour comprendre les effets de la pornographie, c’est le moment et les circonstances où celle-ci apparaît dans leur vie. À un moment celle-ci sera davantage éducative. Elle permet de répondre pour plusieurs à un certain nombre d’interrogations sur la physiologie et l’anatomie féminine qui leur est totalement inaccessible. Elle répond donc à leur curiosité sans que ceux-ci ne codent comme érotique les images qu’ils voient. À un autre moment, elle nourrit des fantasmes et ajoute une excitation supplémentaire à une masturbation solitaire. La carrière sexuelle des hommes se façonne dans un rapport dynamique avec leur milieu et la pornographie. En effet, les jeunes hommes ne regardent pas les films trois x comme ils regardent un film au cinéma ou à la télévision. Ils en visionnent que les scènes qui les excitent le plus, c’est-à-dire celles correspondantes le plus à leurs scripts intrapsychiques. Les scripts sexuels sont déjà en bonne partie construits au moment où la pornographie intervient dans leur vie. Cela leur permet de choisir ce qui nourrira leurs scripts intrapsychiques (fantasmes) et leur donnera l’impression que leurs préférences sont immanentes. Ainsi, les jeunes hommes sont les acteurs de leur carrière sexuelle, et non des sujets passifs, dont les croyances et pratiques sexuelles sont dictées par du matériel pornographique. Ils choisissent ce qu’ils veulent voir et rejettent ce qui ne correspond pas à leurs scripts. Il est possible cependant de penser que les jeunes hommes ont un grand besoin d’information et d’éducation à propos de la sexualité qu’ils comblent avec la pornographie qui ne leur présente qu’un modèle de genre performatif axé vers une esthétique physique parfaite où les rapports affectifs sont peu présents. Les auteurs concluent aussi que les jeunes hommes vivent la masturbation et leur usage de la pornographie le plus souvent dans la honte et la culpabilité. Celles-ci seraient nourries par la réprobation générale de notre culture, influencée par des idéologies parfois judéo-chrétiennes (conservatrices) ou parfois féministes. Ce jugement sur leurs pratiques est clairement ressenti comme jugeantes. En effet, révéler être consommateur de matériel pornographique semble soulever le doute sur l’équilibre personnel, sur la capacité d’un homme à entretenir des rapports égalitaires avec les femmes et sur une possible déviance sexuelle. Les auteurs recommandent d’amener les jeunes hommes à vivre avec fierté leur carrière sexuelle et mettre fin à la honte, de briser l’image d’une pornographie synonyme d’abus sexuel qui les conduira à devenir des agresseurs. En levant ce tabou, les auteurs souhaitent encourager les jeunes hommes à parler avec des personnes-ressources du rôle et de la place qu’occupe la pornographie dans leur carrière sexuelle afin de garder un esprit critique face à leur sexualité. Quoi qu’il en soit, il faut garder en tête que les jeunes hommes débute une réflexion sur la sexualité avant l’âge de 11 ans et ce, souvent au contact de la pornographie.

Population cible

Jeunes hommes universitaire hétérosexuels.

Objectifs et hypothèses

Les ouvrages portant sur le sujet de la pornographie sont très nombreux. Que l’on soit contre, pour, qu’on les juge immoral ou au contraire une forme de libération des moeurs, le sujet suscite plusieurs débats, notamment sur ses effets présumés sur les hommes. Cependant, on a très peu cherché à obtenir le point de vue de ceux qui la regardent. Par une approche de théorisation ancrée, les auteurs analysent ici les témoignages d’une vingtaine d’hommes, en recourant également à la théorie des scripts sexuels. Cette recherche tente d’aller au-delà des idées reçues et des courants de pensée qui s’affrontent sur le sujet tels que conservateurs, féministes et libéraux. On a également à connaître de façon intime comment les hommes vivent avec la pornographie, comment leur carrière sexuelle est-elle influencée par elle, quel est leur rapport avec ce qu’ils voient, recherchent-ils à imiter ce qu’ils ont vu ?

Mots-clés

Pornographie, Script, Fantasmes, Éducation sexuelle, Masculin

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