Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

Perceptions des hommes québécois de leurs besoins psychosociaux et de santé ainsi que de leur rapport aux services

détails de la fiche synthèse

Réalisée: David Guilmette Mise en forme: Justin Sirois-Marcil Juillet, 2014

Étude sur la perception des services psychosociaux offerts aux travailleurs suite à la fermeture d’une usine de pâte à papier dans un milieu mono industriel au Saguenay–Lac‐Saint‐Jean.

Référence complète de l'étude

Bizot, D. & Dessureault‐Pelletier, M. (2013). Étude sur la perception des services psychosociaux offerts aux travailleurs suite à la fermeture d’une usine de pâte à papier dans un milieu mono industriel au Saguenay–Lac‐Saint‐Jean. Saguenay : Université du Québec à Chicoutimi.

Préblématique et cadre théorique

Le 20 juin 2009, la société AbitibiBowater a pris la décision de fermer l’installation de l’usine située à Dolbeau-Mistassini pour une période temporaire de trois semaines. Cette fermeture temporaire s’est prolongée jusqu’au 5 octobre 2009, date où la fermeture indéterminée s’est officialisée. On estime que cette industrie fournissait 250 emplois directs et 600 emplois indirects, ce qui représente un nombre important de personnes touchées par cette décision, la majorité étant des hommes. Le profil socioprofessionnel des travailleurs d’AbitibiBowater et le fait que cette compagnie soit le principal employeur de la ville laissaient croire à la probabilité que cette fermeture d’usine aurait un impact négatif majeur sur la santé globale de la population. Pour tenter d’atténuer les éventuelles conséquences négatives au plan du fonctionnement social et de la santé des hommes concernés par ce licenciement, un ensemble de mesure ont été prises par le gouvernement, l’employeur et les organismes communautaires afin de faciliter les démarches d’aide des travailleurs et travailleuses ayant perdu leur emploi, et ce, dans différents domaine (santé, éducation, employabilité, etc.).

Lors de l’annonce de la fermeture, la direction a assuré sa collaboration avec le gouvernement, le syndicat (SCEP) et d’autres représentants de la collectivité pour diriger les employés affectés vers des ressources permettant l’aide au reclassement et l’obtention de soutien. Les 12 et 13 octobre 2009, une rencontre eut lieu dans le but de répondre aux questionnements et de donner des informations aux employés syndiqués. Lors de cette réunion, on mentionna aux travailleurs l’existence de services, tels le programme d’aide aux employés (PAE) et les CLSC, et on les avisa de la mise en place d’un comité d’aide au reclassement (CAR), avec le support d’Emploi Québec. Les initiatives du CAR visaient à soutenir les employés dans leur reclassement professionnel et à leur fournir le soutien psychosocial nécessaire. Des ateliers en employabilité, l’offre de services régionaux en formation professionnelle, un mini salon de l’emploi, un service d’orientation professionnelle, des références pour un retour aux études et des références et suivis psychosociaux sont des exemples de services offerts. Selon une liste fournie par Emploi Québec, 263 personnes formaient le groupe ayant droit aux services offerts pas le CAR. De ce nombre, 181 personnes se sont inscrites, ce qui représente une proportion de 69% du groupe cible. Dans un même temps, un comité des mesures d’urgence (CMU) a été mis en place à l’initiative du CSSS Maria-Chapdelaine en vue de prévenir les impacts négatifs de la fermeture de l’usine sur la santé biopsychosociale des populations. Ce comité regroupait des acteurs institutionnels et communautaires locaux et régionaux. La concertation de ces partenaires oeuvrant sur le territoire a débouché sur un plan d’action se soldant par une demande de financement auprès de l’Agence de la santé et des services sociaux du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Un ensemble de services a été planifié en direction de diverses clientèles cibles, touchées directement (travailleurs et travailleuses) et, ou indirectement (familles immédiates et élargies, etc.) par la fermeture de l’usine d’AbitibiBowater.

Problématique

Plus de 800 travailleurs et travailleuses ont été touchés directement ou indirectement par la fermeture de l’usine d’AbitibiBowater à Dolbeau-Mistassini. Parmi les personnes licenciées, pratiquement toutes sont des hommes et ces travailleurs sont des pères dans une large majorité. Plusieurs études portant sur les hommes et les masculinités mettent en évidence que le travail occupe une place prépondérante dans la vie de ces derniers et que le fait de travailler ou non, comme celui de perdre son emploi, influencent significativement leur santé biopsychosociale (Mizrahi et Davis, 2008). Cela est particulièrement vrai lorsque les hommes ont été socialisés traditionnellement et qu’ils accordent une importance cruciale à l’accomplissement professionnel. Dans ces conditions, perdre son emploi revient à être privé non seulement de sa principale source de revenu mais aussi des moyens de « tenir sa place » en tant que pourvoyeur dans sa famille ou dans sa société. Aussi, les pères sont plus vulnérables que les mères au stress économique généré par la précarité financière (Elder et al., 1992 ; Harris et al., 1998, cité dans Turcotte et Gaudet, 2009 : 54). La précarité financière entraîne souvent une dévaluation du statut social, de la détresse psychologique et elle érode l’intégration sociale des personnes touchées par ce type de vulnérabilité. De nombreuses problématiques de santé publique sont reliées à une situation socioéconomique précaire : dépendances, détresse psychologique, dépression, suicide. Par exemple, dans ce contexte, l’utilisation des jeux de hasard peut être vue comme une façon de gagner de l’argent pour maîtriser les problèmes financiers. Or, des études récentes révèlent qu’en plus des revenus faibles ou moyens, le genre (être un homme de plus de 40 ans), les troubles du sommeil, une dépendance à l’alcool, le tabagisme, l’impulsivité, la suicidalité et des génotypes (DRD2, MAOA et SLC6A4) sont des facteurs de risques associés au jeu excessif (Rihs-Middel, 2005).

Concernant l’impact de la précarité financière sur la vie des hommes concernés par la paternité, Turcotte et Gaudet quant à elles mettent à jour que : La précarité financière (faibles revenus, perte significative de revenus ou instabilité d’emploi) entraîne une perte de statut (baisse du niveau de vie, changements dans le style de vie) et une confusion dans le partage des rôles familiaux qui tendent à augmenter les symptômes d’anxiété et le niveau de détresse psychologique du père (Turcotte et Gaudet 2009 : 54). Or, le niveau accru de détresse psychologique est associé directement ou indirectement (tensions conjugales) à l’adoption de comportements négatifs à l’égard des enfants (Turcotte et Gaudet, 2009). Si certains hommes tirent profit de leur socialisation masculine en développant des stratégies d’adaptation ancrées dans les préceptes de la masculinité traditionnelle (Tremblay et L’Heureux, 2002), ils sont nombreux à connaître des difficultés d’ordre biopsychosocial générées par le stress et en même temps, à avoir de la difficulté à demander de l’aide ou à accepter celle qu’on leur offre (Comité provincial de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes, 2004 ; Dulac, 2001).

Méthodologie de l'étude

Description de la ou des méthodes utilisées

En ce qui concerne la méthodologie, une recherche qualitative de type exploratoire a été privilégiée. Cette méthode a permis d’avoir accès à des pères de famille ayant vécu le licenciement par AbitibiBowater de Dolbeau-Mistassini en 2009. Celle-ci s’est avérée pertinente pour obtenir la perception de la réalité de la population à l’étude, car elle a permis aux individus de parler de leurs expériences tout en extériorisant leurs émotions (Turcotte, 2000), et ce, dans un contexte où plusieurs percevaient qu’ils étaient vulnérables d’un point de vue psychosocial.

Afin de collecter les données nécessaires à cette étude, les chercheurs ont administré aux pères de famille ayant vécu le licenciement un guide d’entretien semi dirigé composé d’une trentaine de questions. La durée de l’entrevue était de plus ou moins deux heures. Cette démarche a permis de générer de nouvelles connaissances concernant les perceptions de ces hommes sur les services qui leur ont été offerts suite à la fermeture à Dolbeau-Mistassini de l’usine de pâte à papier d’AbitibiBowater. Pour atteindre ce résultat, différents thèmes ont été abordés. Il a été question de la perception des hommes sur les services offerts et, ou reçus et en quoi ceux-ci ont répondu ou non à leurs besoins. Un autre sujet abordait la question des services supplémentaires auxquels les hommes pourraient avoir eu recours sans qu’ils n’aient été offerts dans le cadre des mesures d’urgence. Enfin, en plus des informations sociodémographiques, il était offert aux hommes d’aborder les sujets qu’ils considéraient comme étant importants et qui n’auraient pas été prévus dans le guide d’entrevue conçu par les chercheurs.

Échantillon(s) et période(s) de collecte des données

La population à l’étude réunit 14 travailleurs congédiés qui sont pères d’au moins un enfant

âgé de moins de 18 ans.

Principaux résultats

Les travailleurs d’Abitibi-Bowater à Dolbeau ont manifestement vécu des conditions de travail enviables dans le domaine du travail ouvrier. Les salaires de l’importante majorité (n=13) dépassant la barre des 60 000$ pour un niveau d’étude moyen de DEP (n=6) ou de DEC (n=6) rendent ces emplois compétitifs, surtout dans un milieu rural et mono industriel. Le dynamisme économique de toute la localité est affecté par la fermeture d’une usine de l’ampleur de celle d’AbitibiBowater. Elle était le principal employeur de la ville (n=250) et ce, sans compter les emplois indirects (n=600). Considérant leur niveau d’éducation, la spécificité des tâches qui leur étaient confiées, l’important niveau de chômage et le peu d’emplois disponibles dans leur secteur d’activité, les travailleurs congédiés peuvent difficilement entrevoir de retrouver un emploi dans d’aussi bonnes conditions. Dans ce contexte, l’impact indirect sur la région, mais encore davantage l’impact direct sur les travailleurs et leurs familles est incontestablement source de nouvelles problématiques sociales chez les individus et leur entourage. Selon les constats pouvant être établis par l’analyse des caractéristiques démographiques, il est possible de constater que la perte de leur emploi à entraîner des changements importants dans les conditions financières des individus et des familles. Les pertes de revenu brut chez les ex-travailleurs s’étendant de 14 400$ au minimum et allant jusqu'à 71 600$ révèlent que dans 100% des situations, la transition d’emploi a entraîné des changements financiers importants pour les milieux. Tous les individus ayant répondu à l’étude étant pères de familles, les impacts collatéraux de la fermeture de l’usine sur les conjointes et les enfants sont incontestables. Les mesures mises en place par les services de santé et les services sociaux lors de la fermeture de l’usine visaient entre autres à prévenir et réduire les impacts psychosociaux de la perte d’emploi sur les hommes et les familles de la région. Dans ce contexte, il est possible de se questionner sur la perception de l’offre de services chez ces hommes pour savoir si le filet social qui a été créé dans le but de les soutenir et de les aider a été efficace.

L’utilisation des services

D’ores et déjà, il est possible de constater que le recrutement à participer au projet de recherche a causé quelques soucis alors que la pertinence sociale de la recherche était justement de recueillir les attentes et de stimuler la participation des usagers au sein d’une démarche d’évaluation des services offerts. Plusieurs hommes mentionnaient ne pas avoir eu recours aux services car ils n’avaient pas besoin d’aide. L’équipe de recherche a donc eu à modifier son approche pour mieux cadrer avec les préceptes de la masculinité. La mobilisation a donc été effectuée sous un prétexte moins menaçant pour les hommes que celui de bénéficiaire de services d’aide en utilisant plutôt la participation de leurs enfants aux activités d’un organisme pour les rejoindre. La stratégie a consisté dans ces conditions à « actionner le levier » de leur paternité pour rejoindre les hommes et les sensibiliser à l’intérêt de répondre aux questions de la recherche en lien avec l’offre de services. Dans un deuxième temps, la quasi-totalité des répondants affirme avoir reçu de l’information de différentes manières (n=13) sur les services développés pour eux mais presque la moitié (n=6) déclare ne pas avoir eu recours aux services mis en place par le comité mesures d’urgence (CMU). Pourquoi des individus, ciblés comme « dans le besoin » ou « à risques » sont-ils si difficilement accessibles par les services qui les visent directement ? Certains programmes mentionnent que pour rejoindre et soutenir les hommes, les services qui leur sont destinés doivent respecter les « codes de la masculinité » (Dulac, 2001 ; Tremblay et l’Heureux, 2002). Les hommes ne demandent pas d’aide facilement et le font de manière très différente de celle des femmes (Bizot, Pilote, Maltais et Savard, 2009). Il est important de constater que même si des services ont été mis à la disposition des hommes, leur inadaptation à ces derniers les rend parfois inefficaces. D’emblée, un seul homme a mentionné que les services d’aide psychologique sont très utiles dans ce type de circonstances, les autres ont davantage parlé du Service budgétaire ou de Parensemble, un service de camps d’été pour les enfants et leur parents.

Dans les cas de l’offre d’aide aux hommes, signaler que les services sont mis à leur disposition et « ouverts à tous » n’est pas suffisant pour rejoindre la clientèle masculine (Bizot et al., 2009). On peut constater le phénomène dans les rapports qu’effectuent les hommes sur la qualité des services. Les préceptes primordiaux pour eux sont l’accueil respectueux et chaleureux, la rapidité de réponse et la confidentialité. Dans le même ordre d’idée, ils soulignent que s’ils avaient à faire une demande d’aide il voudrait qu’elle soit confidentielle, certain parlant même d’anonymat et de secret pour ne pas que les autres le sachent. Ces allégations rejoignent ce que la littérature met en évidence quant à la réticence des hommes à contacter leur médecin lorsqu’ils ont des problèmes de santé. Peate (2004) en mentionne quelques-uns : la méconnaissance de la manière de prendre rendez-vous et leur inconfort de parler avec les réceptionnistes, les heures d’ouvertures restreintes, la réticence à attendre pour leur rendez-vous, leur sentiment d’inconfort dans un environnement qu’ils jugent dédié aux femmes, un manque de confiance dans la confidentialité du système de santé, la peur d’être jugé par les employés et finalement leur manque de vocabulaire pour discuter de sujets délicats. Dans la même veine, Bonhomme (2007) énumère les facteurs qui freinent les hommes dans leur demande d’aide : le fait de vouloir régler leurs problèmes eux-mêmes, la méfiance envers le système de santé et le manque d’information concernant son fonctionnement.

Pour les hommes concernés par les services de Parensemble, l’aspect du respect et de la chaleur humaine est souligné comme élément important dans la qualité des services offerts. Ces éléments leurs ont permis de se sentir valorisés et respectés comme parents et ont été déterminants dans l’adhésion au camp d’été. Une relation non-stigmatisante qui est établie sur des bases de respects semble rassurante pour les hommes et témoigne du besoin relatif au respect de leur statut d’homme et leur rôle de père.

L’utilisation d’une stratégie d’approche indirecte pour rejoindre les hommes

Il a été identifié que les pères touchés par les mesures l’ont été principalement par l’activité Parensemble (n=6). Le passage par un prétexte (l’enfant) pour atteindre les hommes révèle que la stratégie indirecte a apporté davantage de participation que les formes d’aides directes offertes. Ce qui est une limite aux résultats de recherche sur les services destinés aux hommes s’est paradoxalement avérée une stratégie qui a été efficace dans le recrutement des familles dans les services en passant notamment par les besoins relatifs aux enfants. Une activité qui se serait directement adressée à leur vécu psychosocial comme père n’aurait peut-être pas eu les mêmes résultats qu’une activité mettant directement en action leur engagement paternel. A cet effet, il est possible de constater que de passer par l’action, dans ce cas-ci, par la promotion de l’engagement paternelle, a été une stratégie gagnante dans l’offre de services aux ex-travailleurs de l’usine AbitibiBowater. Outre l’orientation des activités sur la tâche, l’utilisation d’une stratégie indirecte a été utile pour rejoindre les pères. Dans le cas qui nous intéresse, la cible initiale de l’activité était l’enfant, et l’adhésion de l’enfant au service a peu à peu permis aux pères de s’impliquer et de faire valoir leur vécu paternel sans être stigmatisé comme « travailleurs congédiés » de chez Abittibi-Bowater. Dans cette activité, ils étaient seulement des pères non pas des ex-employés de l’usine. Ce discours se présente à quelques reprises notamment lorsqu’ils mentionnent qu’ils se sentiraient gênés de recevoir de l’aide et qu’ils déclarent avoir apprécié de s’être sentis « comme les autres parents » au sein de Parensemble. Dès lors, l’entraide a joué dans le groupe un rôle plus important que la compétition. Dans ces conditions, les hommes ont pu se montrer plus loquaces sur les sentiments qu’ils éprouvaient. À ce propos, plusieurs intervenants stipulent qu’une façon adéquate de favoriser l’implication et le maintien des hommes dans ce type de regroupement consiste à orienter dans un premier temps les activités sur la tâche plutôt que directement sur l’expression des sentiments (Andronico et Horne, 2004; Levant, 1996). Réalisés dans cette perspective, regrouper des pères offre potentiellement aux hommes de nombreux bénéfices secondaires. Par exemple, réunir les hommes sur la base de leur engagement paternel leur offre l’avantage de combiner l’approche instrumentale en plus de leur fournir un réel soutien. De la même manière, il est possible de mettre en parallèle le succès du comité d’aide au reclassement (CAR) qui a eu un taux d’inscription de 69% en passant par la raison sociale du « reclassement à l’emploi » pour fournir aux travailleurs des services d’aide à l’emploi, des services d’orientation professionnelle, des activités liées au retour aux études ainsi que des suivis psychosociaux. Encore une fois, exploiter l’approche par la tâche « reclassement à l’emploi » a été une stratégie rassurante pour les hommes qui n’ont pas eu à faire de demande d’aide directe. Malgré le fait que la seule personne ayant utilisé ce service dans la recherche n’a pas apprécié son expérience, ceci démontre qu’a première vue les projets accrocheurs concernant les services proposés aux hommes déploient des stratégies d’approches particulières adaptées aux genres notamment en orientant, dans un premier temps, les activités sur la tâche plutôt que sur l’expression des sentiments (Bizot et al., 2009). Les hommes de l’étude font une distinction très nette entre les besoins des familles qu’ils situent sur le plan socioéconomique et ceux des individus qui ont une problématique d’ordre psychosocial. Ils s’identifient peu à ce dernier groupe et mentionnent que cela est du

ressort de la vie privée.

Le transfert comme outil d’expression

Il est possible de constater à quel point les hommes contactés passent à de nombreuses reprises par leur rôle de père ou directement par leur enfant pour s’exprimer plutôt que de le faire sous leur identité d’homme. À de nombreuses reprises, le « transfert» sur un autre objet est utilisé par les hommes pour parler indirectement de leur vécu et de leur famille. Par exemple, les pères ayant participé à Parensemble disent que leurs enfants ont besoin d’empathie durant toute l’année et que celle-ci ne doit pas être cantonnée aux périodes de crise. Tout en reprenant qu’eux-mêmes n’ont pas besoin de services particuliers en ce sens, ils témoignent qu’ils sont sensibles à cet élément de l’offre de service, la trouvent utile mais sont incapables de se l’approprier même s’ils l’attribuent facilement à leurs enfants. Les préceptes de la masculinité leur interdisant de manifester de la vulnérabilité, un besoin d’aide et de la dépendance, on peut penser qu’en faisant un transfert sur leur enfant, pour qui il est facile de reconnaître la vulnérabilité et la dépendance, les hommes expriment une partie de leur détresse et de leur besoin sans avoir besoin de l’exprimer directement et sans peut être même en avoir réellement conscience. De la même manière, les pères soulignent qu’il est essentiel de mettre l’accent sur les jeunes dans ce type de crise économique. Ils mentionnent que de passer par la promotion des services dédiés à la famille est un choix judicieux en situation de crise et qu’il est important de mettre en place des mesures préventives dans les écoles.

Cette forme de dépersonnalisation est fréquente dans les propos rapportés, par exemple, lorsqu’ils mentionnent que les enfants ont adoré leur expérience au camp pour dire qu’ils recommanderaient l’organisme sans hésiter. Aussi, dans le travail social traditionnel, l’intervention est trop fréquemment alignée sur des caractéristiques féminines telles que l’expression des sentiments, des émotions, la reconnaissance de la vulnérabilité qui ne convient pas au précepte de la masculinité traditionnelle (Bizot et al., 2009).

Discussion sur l’adaptation de l’offre de service

L’image du pourvoyeur menacée par l’utilisation des services.

L’importance des préceptes traditionnellement masculins comme fondement personnel est particulièrement mise en valeur dans l’échantillon de travailleurs recrutés. Les participants à l’étude ont relevé a de nombreuses reprises qu’ils se sentent menacés par l’intrusion des services d’aide dans leur vie. L’image du pourvoyeur est déjà particulièrement confrontée par la perte de leur emploi, par une réduction de salaire importante, par la perception négative que peuvent avoir les autres habitants de la municipalité de leur nouveau statut « d’ex-privilégiés » et de nouveaux chômeurs. Deux des participants à l’étude ont perçu de manière négative les services d’aide budgétaire car ils considèrent que ceux-ci font intrusion dans leur vie privée. Un autre a trouvé étonnant que les services lui soient offerts par un téléphone à la maison. Encore une fois, le constat relatif à l’aspect privé de la sphère familiale et du milieu familial ressort. L’aspect privé que les hommes portent à leur situation financière est particulier. Elle relève d’un aspect singulier à la masculinité notamment leur image de pourvoyeur aux besoins de la famille qui est mise en doute par la proposition de tels services. Le risque de ne pas pouvoir répondre aux besoins de leur famille et que cela soit reconnu par la société et matérialisé dans des programmes d’aide mis en place pour eux les fragilise dans leur rôle de père et d’homme. L’intrusion de l’offre d’aide dans l’univers de leurs responsabilités traditionnelles propres peut représenter un symbole d’échec dans leur rôle et responsabilités masculines. Les tâches associées à la demande d’aide telles que de reconnaître et catégoriser un problème émotionnel, d’admettre d’avoir besoin d’aide et de compter sur les autres vont à l’encontre de l’hégémonie de la masculinité (Bizot et al., 2009 ; Dulac, 1999, 2001). Par ailleurs, les participants mentionnent que demander de l’aide pourrait porter atteinte à leur crédibilité d’autant plus que Dolbeau, étant un petit milieu, la fréquentation de certains services devient rapidement stigmatisante. Ils s’inquiètent aussi de l’impact de telles conditions sur leur enfant qu’ils craignent de voir stigmatisés en étant associés à un père incapable de régler ses problèmes et ceux de sa famille. Dans le même ordre d’idée, il est possible de constater que l’emploi d’une terminologie trop « psychosociale » peut représenter un danger pour les hommes. A titre d’exemple, citons que les hommes mentionnent ne pas avoir besoin d’empathie particulière de la part des intervenants car ils n’ont pas besoin d’aide concernant leur situation. Toutefois, ils reconnaissent par ailleurs, de façon unanime que les services offerts par le CMU démontrent une concrétisation de l’élan collectif de la communauté pour leur venir en aide. De même, un répondant mentionne que la communauté devrait faire preuve de plus de compréhension à leur égard. Ce discours paradoxal est constatable à de nombreuses reprises. Ils se considèrent comme solides, comme n’ayant pas besoin d’aide mais reconnaissent tous l’importance du système de service mis en place pour eux. Ils reconnaissent que certains de leurs collègues préfèreraient mourir ou attendre d’être au pied du mur plutôt que de demander de l’aide mais disent ne pas percevoir les choses de la même manière. Ils reconnaissent toutefois que demander de l’aide requière du courage et qu’ils craignent ne pas être à la hauteur de ce qui est attendu dans une relation d’aide (Dulac, 1999, 2001, Tremblay, 2004). Ceci faisant référence au besoin de reconnaître sa vulnérabilité, au statut d’être dans le besoin, à la nécessité de se confier.

Dans le travail social traditionnel, l’intervention est fréquemment alignée sur des caractéristiques féminines telles que l’expression des sentiments, des émotions, la reconnaissance de la vulnérabilité qui ne convient pas au précepte de la masculinité traditionnelle (Bizot et al., 2009 ; Dulac, 2001 ; Tremblay et L’Heureux, 2002). De même l’emploi d’une terminologie à connotation psychosociale en ce qui a trait à la communication en direction de la clientèle masculine peut rebuter les hommes et empêcher l’expression de certaines émotions. Ce constat va dans le sens de ce que plusieurs études ont révélé. Pratiquement, l'adhésion des hommes à des rôles de genre masculins restrictifs n’est pas seule en cause quand il s’agit de comprendre ce qui rend difficile la demande d'aide. La manière dont les fournisseurs de service du système de santé assimilent eux aussi des normes semblables ne soutient pas nécessairement la demande d’aide des hommes (Moynikan, 1998 ; Raine, 2000 ; Tremblay et al., 2005, cité dans Tremblay et al., 2007 : 9). Selon Gillon (2007), tout ce qui a trait à la psychothérapie est plus souvent qu’autrement calqué sur les attributs « féminins » tels que l'expression des émotions, l'intimité et la reconnaissance de la vulnérabilité. Ces allégations sont confirmées par de nombreux théoriciens des études sur les masculinités qui vont dans le même sens que Gillon (Brooks, 1998 ; Comité provincial de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes, 2004; Dulac, 2001; Tremblay et L’Heureux, 2002). Bien que les hommes de l’échantillon n’est pas souligné particulièrement l’importance de faire en sorte que les services dédiés aux hommes soient offerts par des intervenants et non des intervenantes, ils ont indiqué à maintes reprises avoir apprécié être en lien avec le travailleur social du CLSC Maria-Chapdelaine et l’intervenant communautaire du Cran… D’Arrêt. Une très large majorité des répondants a été en mesure de les identifier, voire de nommer leur nom. Plus généralement, nous savons que le manque de modèle masculin dans la profession contribue à associer la psychothérapie à une activité féminine. Certains professionnels partagent souvent eux-mêmes le préjugé qui associe la psychothérapie au féminin et guide leur pratique en conséquence, c'est-à-dire qu'ils peuvent croire que ces services ne sont pas appropriés pour les hommes (Gillon, 2007 ; O’Neil, 2008). Galgut (2007) note aussi que les médecins, conscients de la tendance des hommes à garder leurs problèmes psychologiques pour eux-mêmes, sont plus susceptibles de se concentrer sur la santé physique de ces derniers plutôt que sur leur santé émotionnelle et réfèrent moins d'hommes que de femmes pour des traitements psychologiques (Galgut, 2007 : 3). Tout ceci fait dire à Dulac que nous évoluons dans un système où « l'offre d'aide et de soutien est un domaine "sexisé" pour des raisons sociales et historiques » (Dulac, 2002, p. 162, cité dans Riopel, 2007 : 50). Pourtant, la présente étude met en avant que les hommes auraient souhaité qu’une consultation psychologique soit mise en place dans le cadre des mesures d’urgence prises suite à la fermeture. L’établissement d’un tel constat ne permet pas de conclure que cette initiative n’a pas été prise par les membres du CMU parce que ces derniers se figuraient que les hommes ne se sentiraient pas concernés par ce type d’offre de service. Cette constatation d’un certain hiatus existant entre le besoin des hommes d’un soutien de nature plus psychologique et les services disponibles augure bien en revanche de l’intérêt de porter une attention particulière aux impacts que peuvent avoir chez les acteurs du système de santé certains préjugés associés à la psychothérapie quand il s’agit de penser une offre de service en situation post traumatique.

Toujours au registre de l’alignement de l’intervention sur des caractéristiques féminines, ce qui peut contrevenir aux exigences de la masculinité traditionnelle dans laquelle se reconnaissent pratiquement tous les hommes rencontrés, la présente étude corrobore ce que plusieurs autres mette en évidence quant à ce qui favorise de rejoindre ce type de clientèle, à savoir miser sur l’action et la dimension instrumentale du fonctionnement des représentants de la gent masculine (Voir Dulac, 2001). Par exemple, par le groupe Équilibre (2011) qui parraine un programme de sensibilisation des hommes sur le poids et la santé propose notamment d’utiliser quelques astuces afin d’interpeller la clientèle masculine. Lors d’une communication pendant les Journées annuelles de santé publique (2010), la directrice de l’organisme a souligné qu’il était important d’aller vers les hommes, par exemple en intervenant dans leurs milieux de travail ; d’opter pour une approche de groupe dans certaines conditions ; de favoriser chez eux la prise de conscience ; de leur proposer de relever des défis ; d’adopter les mots d’ordre de plaisir et liberté ; de préférer l’action à la parole ; de viser des résultats tangibles et mesurables ; d’utiliser une approche simple et directe ; de rester près de leurs préoccupations ; de mettre l’accent sur la valorisation, le renforcement positif et la réussite personnelle (Bureau de soutien à la communication en santé publique, 2010).

En ce sens, du côté des réussites, le fait que l’activité Parensemble ait été ouverte à toute la population a permis aux pères de ne pas se sentir stigmatisés et ciblés par l’image de « travailleurs congédiés » ou de « familles dans le besoin ». Cette idée est ressortie a quelques reprises dans les propos des participants. L’activité leur a donc permis de sauvegarder leur image de pourvoyeur auprès des autres familles, mais aussi auprès de leurs enfants et de leurs conjointes en continuant à être perçu sur le même pied d’égalité que les autres, celui de la paternité et celui de l’utilité. Dans le même ordre d’idée, pouvoir participer bénévolement dans les activités était une manière pour eux de ne pas être cantonnés au rôle de receveurs de service et de pouvoir jouer encore une fois, un rôle actif comme pourvoyeurs auprès de leurs enfants, et donc, de se voir positivement. Toute la symbolique de recevoir de l’aide, de demander la charité, d’être dépendant d’un service a été évitée dans cette stratégie mettant l’emphase sur leurs compétences parentales plutôt que sur leurs revers professionnels.

Besoins identifiés

Dans l'analyse des besoins des hommes, à l’instar de ce que les répondants ont mis à jour à travers leurs commentaires, les témoignages des hommes mettent l'accent sur plusieurs points importants. Pour rejoindre la clientèle des travailleurs congédiés, les intervenants et décideurs concernés doivent favoriser de s’adresser à elle de manière personnalisée et de le faire en privilégiant l’approche individuelle. Les hommes sont conscients également que certains leviers sont plus faciles à actionner que d’autres. Celui de leur engagement paternel fait partie de ceux-là. En effet, leurs enfants tiennent une place prépondérante dans la vie de tous les hommes interviewés. Notamment, leur rôle de pourvoyeur est menacé par la situation de crise survenant suite à la perte de leur emploi. Dans ces conditions, ils sont soucieux de pouvoir continuer à répondre aux besoins de leurs enfants, sans pour autant être stigmatisés ou considérés comme faisant partie des « familles dans le besoin ». Tout en prenant garde à ne pas perpétuer des valeurs stéréotypées en regard de la paternité et de la masculinité, il semble pertinent de faire en sorte d’éviter aux pères concernés de se sentir inadéquats, incapables de subvenir aux besoins de leurs enfants. Les changements de mentalité vis-à-vis de la demande d’aide semblent plus aisés à accomplir pour les hommes rencontrés quand ils ne se sentent pas menacés dans leur identité masculine. La valorisation et le soutien de leur engagement paternel est une intervention porteuse d’espoir selon eux, et ce, à la condition expresse que ce type de démarche soit opéré de façon non stigmatisante et respectueuse de la confidentialité. La modification de l'offre de service peut aussi nécessité que l’on mette plus l’accent sur la collaboration avec les conjointes. Dans ce type de contexte, elle devient une alliée importante des fournisseurs de services. Mais ces changements de mentalité doivent aussi atteindre les intervenants de la santé et des services sociaux. Il est évident que la demande d'aide des hommes pose problème, mais plutôt que de seulement tenter de les « rééduquer », il serait important de développer dans le même temps des stratégies d'intervention appropriées. Les milieux de l’intervention ont donc intérêt à s'ouvrir davantage aux réalités masculines et à revoir leur conception (et leurs procédures) de la relation d'aide auprès des hommes.

À Dolbeau-Mistassi, plusieurs actions développées dans le cadre du comité des mesures d’urgence (CMU) ont été porteuses d’avenir pour l’ensemble des acteurs sociaux sensibilisés à l’intérêt de promouvoir la santé des hommes. Une analyse approfondie de ces initiatives permettrait d’identifier certains moyens pour accroître l’efficacité des interventions. Il sera utile de préciser avec les répondants qui déclarent agir auprès de la clientèle masculine leurs besoins et s’intéresser davantage aux conditions de réussite et aux résultats des différentes interventions afin d’en dégager les projets les plus prometteurs.

Population cible

Travailleurs congédiés qui sont pères d’au moins un enfant âgé de moins de 18 ans.

Objectifs et hypothèses

En donnant la parole aux usagers, la recherche visait trois objectifs principaux : 1. Connaître les perceptions des hommes quant aux services psychosociaux offerts dans le cadre du CMU : a) qui leur ont été ou leur sont offerts et b) qu’ils ont utilisés ou utilisent suite à la fermeture de l’usine ; 2. Identifier et analyser leurs attentes, besoins, préférences, priorités, motivations à utiliser les services offerts, la manière dont ils les utilisent ainsi que les motifs de satisfaction et d’insatisfaction eu égard à ces services (pertinence, accessibilité, coûts et bénéfices reliés à l’utilisation des services) ; 3. Solliciter des idées afin d’améliorer les services (pertinence, qualité, accessibilité).

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